sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Casa Triton

Autrement

22,90
1 mars 2021

Chef d’orchestre de renommée internationale, Thomas Brander a sacrifié sa vie privée sur l’autel de la musique. Toujours entre deux tournées, il n’a jamais pris le temps de trouver son port d’attache, un chez-lui où il pourrait se ressourcer entre deux concerts. Aussi voit-il les choses en grand quand il se décide enfin à faire construire une maison. En trop grand même, pourrait dire son voisin Reinar Lindell quand il observe l’avancée des travaux de la Casa Triton, une villa, voire un château, en tout cas une construction incongrue sur cette petite île de l’archipel d’Helsinki. A priori, Brander et Lindell n’ont rien en commun. Le premier est froid, distant, égoïste, il collectionne les femmes, le second est psychologue scolaire, aime aider son prochain et pleure sa femme trop tôt décédée. Brander est chef d’orchestre et aussi un clarinettiste de talent, Lindell joue de la guitare -mal- dans un groupe amateur, principalement du rock et de la pop. Et pourtant, une amitié va naître entre ces deux hommes si différents. Car si dissemblables soient-ils, ils ont en commun leur solitude et leur recherche désespérée d’un bonheur qui semble vouloir leur échapper.

Deux hommes, une maison, la musique et une multitude de thèmes. Certains universels comme la solitude, l’amour, le deuil, la paternité, le pardon, le racisme, le succès, la vie et d’autres actuels comme l’écologie, les migrants, #MeToo ou le Covid.
En fond sonore, la musique, Ravel ou Brahms, les Beatles ou ABBA, sans oublier la mélodie de Kjell Westö, sensible, mélancolique, tourmentée, parfois discordante comme le triton, cette note du diable qui donne son nom à la maison de Thomas Brander. Un séjour cathédrale pour que la musique s’y épanouisse, un ascenseur pour rejoindre l’étage, une modernité aseptisée devaient faire de cette maison le lieu de rendez-vous à la fois cosy et impressionnant des amis du chef d’orchestre. Mais cette maison de vacances pourrait bien devenir son lieu de vie. Sa carrière périclite en même temps que de plus jeunes chefs d’orchestre prennent leur envol, son nom est éclaboussé par des accusations à caractère sexuel, sa dernière maîtresse le quitte et Brander refuse de voir qu’il n’a plus la flamme. Contrairement à son voisin qui se plie en quatre pour faire durer son groupe amateur. Il n’a pas le talent mais il a le feu de la passion. Même si la musique n’est pas toute sa vie. Il est impliqué dans la vie du village, s’intéresse à l’écologie, au sort des migrants et fait son possible pour aider ses amis.
Ces deux hommes vont se lier d’une amitié qui hésite, se cherche mais finit par être sincère et profonde. Chacun à leur manière, ils sont touchants. Brander qui tente de renouer avec son fils après l’avoir délaissé au profit d’une carrière où chaque jour est un combat pour rester sur le devant de la scène et Lindell qui entretient le souvenir de la femme aimée en niant tout ce qui n’allait pas dans son couple.
Après Nos souvenirs sont des fragments de rêve, roman auquel il fait une petite référence d’ailleurs, Kjell Westö signe avec Casa Triton le roman de la musique qui estompe les frontières. Une exploration touchante du cœur des hommes dans leurs fragilités, leurs doutes, leurs espoirs.
Et petit clin d’œil à la pandémie mondiale. Dans le roman, la vie a repris son cours et masques, gel hydroalcoolique et gestes barrières ne sont plus en vigueur que lors des déplacements en avion. Puisse l’auteur avoir vu juste…

Park Avenue summer
27 février 2021

Le décès de sa mère, le remariage de son père et une rupture aussi douloureuse qu’inattendue… Voilà qui décide Alice Weiss à quitter l’Ohio pour vivre son grand rêve : s’installer à New York et devenir photographe ! Mais en 1965, les hommes ne sont pas prêts à céder la place aux ambitions de jeunes filles trop rêveuses. En attendant mieux, Alice se fait embaucher à la rédaction du magazine Cosmopolitan. En perte de vitesse, cette publication de chez Hearst, vit ses derniers instants. Pour l’enterrer en beauté, ces messieurs de la direction placent Helen Gurley Brown à sa tête. Auréolée du succès de son sulfureux livre "Sex and the single girl", quadra féministe, avant-gardiste et indépendante, Helen n’a jamais été à la tête d’un magazine et pourtant, elle va révolutionner la presse féminine en lui insufflant un ton nouveau et en créant la Cosmo Girl, une jeune fille séduisante, ambitieuse et libérée. Le groupe Hearst a parié sur son échec, elle va connaître un succès retentissant.
Promue assistante de cette femme qu’elle admire, Alice va l’épauler, la servir, la consoler, la défendre, tout en faisant ses propres expériences de la vie new yorkaise. Au contact de son exigeante patronne, la jeune provinciale va devenir une véritable Cosmo Girl, élégante, pressée de réussir et bien décidée à ne pas se laisser dicter sa conduite par un homme.

Un roman virevoltant, porté par deux femmes exceptionnelles, l’une fictive, Alice Weiss, et l’autre bien réelle, Helen Gurley Brown qui fut à la tête du magazine Cosmopolitan de 1965 à 1997. On la découvre dans "Park Avenue Summer" au moment où elle prend ses fonctions de rédactrice en chef d’une publication moribonde. Après avoir été le fleuron du groupe Hearst, Cosmo est devenu désuet, un magazine fait par des hommes et qui parlent de moins en moins aux femmes lasses des conseils de cuisine et des trucs et astuces ménagers. Helen va révolutionner le genre en abordant des sujets plus modernes : la mode, le glamour, le sexe, le désir féminin. Enfin, des femmes parlent aux femmes ! Et si certains sont effarouchés, d’autres se rallient à sa cause. La Cosmo Girl est née et elle compte bien faire parler d’elle.
Longtemps icône du féminisme, Helen sera contestée par des femmes opposées à sa vision de la féminité. Elle qui fut à l’avant-garde finit par être dépassée et accusée d’avoir produit un magazine antiféministe. La Cosmo Girl, fashionista un brin écervelée, qui n’a de cesse de trouver un mari n’est plus le modèle à suivre pour des femmes qui veulent se réaliser indépendamment des hommes.
Mais cela, c’est le futur. En 1965, Helen est au faîte de sa gloire. Elle veut donner une vision moderne de la femme et l’époque s’y prête.
Renée Rosen fait revivre le New York des sixties et c’est un vrai bonheur. On sent cette liberté dans l’air, ce désir d’émancipation et les balbutiements de la liberté sexuelle. Bien sûr, on navigue dans la bonne société de l’Upper East Side, les hommes sont raffinés, les femmes élégantes et New York fait rêver. Mais pourquoi bouder son plaisir ? Ce roman fait souffler un vent de fraîcheur, il parle d’un temps où, pour les femmes, tout était à construire, à conquérir, où tout était possible. C’est un bonheur de suivre les pas d’Alice et Helen, guerrières prêtes à renverser tous les obstacles pour s’affirmer et réussir, dans les rues de la ville qui ne dort jamais. Glamour et pétillant !

Le Vallon des lucioles
25 février 2021

En 1937, pour promouvoir le politique du New Deal du président Roosevelt, la Farm Security Administration envoie des binômes photographe/journaliste aux quatre coins des États-Unis. Il s’agit de montrer l’Amérique profonde dans toute sa misère afin d’inciter les donateurs à délier les cordons de leurs bourses. Pour Clay Havens, le photographe détenteur d’un Prix Pulitzer et Ulys Massey, le journaliste, ce programme est une aubaine pour se refaire une santé financière et, pourquoi pas, trouver LE sujet qui les rendra célèbres. Envoyés à Chance, Kentucky, petit village des Appalaches, les deux hommes ont vent d’une activité très secrète pratiquée par la population locale : la chasse aux ratons bleus. Plus qu’intéressés, Havens et Massey décident de creuser l’affaire et se rendent dans le vallon des lucioles. C’est là que vivent les Buford, une famille stigmatisée, ostracisée, persécutée car certains de leurs membres naissent avec la peau bleue. Tandis que Massey jubile à l’idée de tenir le scoop de sa vie, Havens rechigne à exposer la vie de cette famille dans un journal. Il faut dire qu’il est irrémédiablement tombé sous le charme de Jubilee, la fille bleue des Buford.

Même si c’est, a priori, très surprenant, Le Vallon des lucioles est un roman basé sur une histoire vraie, celle de la famille Fugate dont certains membres étaient atteints d’une maladie du sang, la méthémoglobinémie qui donne à la peau une couleur bleutée.
Evidemment, ce qui est différent effraie, ce qui effraie provoque la défiance, voire la haine. Les Fugate vivaient isolés et se mariaient entre eux, continuant ainsi de transmettre le gène défectueux.
Sous la plume d’Isla Morey, les Fugate deviennent les Buford, une famille que "ceux de la bonne couleur" ont relégué au fin fond d’un vallon. Ils portent malheur, ils sont enfants du diable et on peut les insulter, les pourchasser, les torturer, les tuer même, sans que la police ou la justice lèvent le petit doigt. Le livre a le mérite de nous faire découvrir cette famille et leur étrange particularité génétique. Mais l’action est très lente à s’installer, une grosse première partie frôle l’ennuyeux. Si l’on comprend bien qu’ils sont victimes de la haine et du racisme des blancs, l’accent est surtout mis sur la romance qui naît entre Jubilee et le photographe, Clay Havens. Et cette romance, mièvre au possible, est en plus desservie par une écriture sans intérêt. Traduction approximative ou auteure peu inspirée ? Un peu des deux sans doute. Certaines phrases doivent être lues et relues pour être comprises et les parties consacrées à Jubilee sont navrantes. La jeune fille affiche vingt-trois printemps mais par moment on a l’impression qu’elle en a douze tant ses paroles sont niaises.
Bref, une fois la première partie passée, la narration prend de l’ampleur et enfin on rencontre un peu d’action. Mais c’est presque trop tard…
Avec ces drames, ses amours impossibles et ses bons sentiments, Le Vallon des lucioles aborde des thèmes multiples comme la résilience, la rédemption, l’étique journalistique et bien sûr les préjugés, le racisme et la violence. Le tout manque de nuances mais on retiendra de sublimes descriptions de la faune et la flore des Appalaches, la découverte des Bleus et une fin inattendue. À lire pour découvrir les Buford.

Mariage contre nature

Yukiko MOTOYA

Philippe Picquier

6,00
19 février 2021

Mariée depuis quatre ans, San n’a pas une vie conjugale épanouissante. À peine rentré du travail, son mari ne veut penser à rien, s’affale sur le canapé et s’abrutit devant des émissions de variétés. Occupée à ranger derrière lui et à faire la cuisine, San a parfois l’impression de se perdre dans ce mariage. Elle n’est plus un être à part mais un prolongement de son époux. D’ailleurs, il lui semble que sur les photos, leurs deux visages se ressemblent de plus en plus. Elle a beau confronter son point de vue avec famille et amis, elle ne trouve pas de solution pour redynamiser son couple. Et tandis qu’elle se pose des questions, jour après jour, les traits de son mari s’affaissent et il lui semble de moins en moins humain.

Qui n’a jamais rencontré un couple si bien assorti que l’homme et la femme semblent se ressembler physiquement ? Ils ont les mêmes idées, les mêmes passions, les mêmes goûts et envies. Quand l’un parle, l’autre finit sa phrase. Une telle harmonie peut faire rêver ou, au contraire, effrayer. Ne perd-on pas sa personnalité en se fondant ainsi dans l’autre ? Et l’autre n’est-il pas, au lieu d’un partenaire, une sangsue, un vampire ?
La vision de la vie de couple de Yukiko Motoya fait froid dans le dos. Son propos ne manque ni d’humour, ni de cynisme et égratigne au passage la société japonaise qui met la femme au cœur du foyer. Le mari travaille et fait bouillir la marmite. En échange, son épouse s’occupe du ménage et de la cuisine et surtout, ne le dérange pas avec des questions ou des discussions sérieuses.
Un roman contemporain, très japonais (mélange de réalité brute, de poésie et de fantastique). Ni déplaisant, ni formidable, bilan mitigé.

Shangaï fantômes sans concession

romans d'une ville

7 février 2021

Cinq nouvelles de cinq auteures chinoises publiées par les éditions Autrement dans la collection ‘’Romans d’une ville’’ et cette ville, c’est Shanghai, la cosmopolite.
Cinq nouvelles très différentes dans le style et la forme. La dernière, Ruelles, écrits par Anyi Wang, évoque les longtang, quartiers d’habitations typiques de Shanghai. Entre beauté et décrépitude, on y sent tout l’amour de l’auteure pour sa ville, mélange d’admiration pour son essor et de nostalgie pour ces ruelles vouées à disparaître.
Les quatre autres évoquent des shanghaïennes à différentes époques. D’une sugar baby qui a connu son heure de gloire dans les années 20 à une hôtesse de bar actuelle, en passant par une jeune fille amoureuse de son voisin d’en face ou une jeune adulte qui prend son envol au moment où s’achève la révolution culturelle, elles ont en commun la recherche d’un petit plus pour éclairer leur vie, un idéal à atteindre, un projet à réaliser.
Empreintes de nostalgie, ces nouvelles racontent une ville à part dans la Chine communiste et des instantanés de vie. On y ressent une certaine tristesse et l’immense solitude de ces femmes dont le rêve assumé ou inavoué est de trouver un mari et s’il est riche, c’est encore mieux. Intéressant mais déprimant.