sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

29 juin 2021

Las des querelles et mesquineries de la questure de Parme, le commissaire Soneri s’accorde quelques jours de vacances dans les Appenins. Au pied du Montelupo, dans le village qui l’a vu naître, le policier compte renouer avec ses amis et surtout cueillir des champignons. Mais, sur place, l’ambiance est délétère. Tous les jours, des coups de feu retentissent dans la montagne et il se passe de drôles de choses chez les Rodolfi, propriétaires de l’usine de charcuterie qui fait vivre le village. Quand Palmiro, le patriarche se suicide et que son fils, Paride disparaît, le commissaire voit ses vacances définitivement perturbées. Refusant de se mêler de l’enquête malgré les sollicitations du carabinier local, Soneri ne peut pas non plus ignorer que son village et ses habitants sont différents des souvenirs qu’il chérissait et qu’il doit comprendre ce qu’il s’est passé.

Novembre dans les Appenins, entre brumes insidieuses et brouillards opaques. Un village calme en apparence mais la colère gronde, la haine couve. Ces montagnards taiseux ont vendu leurs âmes aux Rodolfi, maîtres des lieux et dont la fortune a des origines louches. Le patriarche aurait fait son beurre avec les fascistes et même les nazis pendant la guerre. On a bien voulu oublier ce faux pas parce qu’il est né pauvre, qu’il a connu la faim et qu’il a réussi à force d’ambition et de volonté, mais aussi parce que presque tous les villageois lui ont accordé des prêts pour faire fructifier l’usine. Jeune, il formait un trio avec Capelli, le fromager suicidé récemment et Gualardzi, le seul à n’avoir renié ni ses origines ni ses idéaux. Il vit en reclus dans la montagne, on l’appelle ‘’Le Maquisard’’, une force de la nature qui vit de braconnage et ne s’est pas vendue au Dieu Argent. Est-ce lui qui tire dans les montagnes, faisant planer une menace diffuse sur les lieux ? Est-ce lui qui a tué Paride ? Les carabiniers en sont certains et organisent une chasse à l’homme sur un terrain qui leur est forcément défavorable… Au milieu des balles qui sifflent et de l’inquiétude qui se propage, le commissaire Soneri tente de faire taire sa curiosité pour profiter de ses vacances. Mais un flic reste un flic en toutes circonstances. Même si un fossé s’est creusé entre l’homme de Parme et les montagnards qui l’ont pourtant vu grandir, Soneri connaît ces gens et ce pays où il a ses racines. Son propre père a travaillé pour les Rodolfi. A quelles compromissions s’est-il livré pour obtenir ce poste ?
On ne connaît du passé de ses parents que ce qu’ils ont bien voulu nous raconter et Soneri prend conscience que tout un pan de l’histoire de son père lui est inconnu. Le résistant communiste s’est-il renié en pactisant avec le vieux Palmiro ? Partagé entre le besoin et la crainte de savoir, le commissaire creuse le passé pour expliquer le présent.
‘’Tu es un homme doux-amer’’ dit Angela, sa compagne, au commissaire. Et c’est un peu le fil conducteur du livre, un partage entre la douceur des souvenirs d’enfance et l’amertume de la confrontation avec une réalité moins rose. Et bien sûr, Varesi met en valeur son petit coin d’Italie. Ici le Montelupo qui domine le village, jetant ses ombres sur des hommes qui l’ont parcouru pour chasser ou faire la guerre. Personnage du roman à part entière, la montagne cache bien des secrets. Elle a vu passer les résistants, les fascistes, les soldats allemands, les contrebandiers, aujourd’hui elle abrite les clandestins ou les passeurs de drogue. Elle dissimule, protège ou tue selon son bon vouloir…
Comme à son habitude, Valerio Varesi nous propose un polar d’ambiance qui vaut plus pour son atmosphère que pour son suspense. Paisible et bucolique de prime abord, l’histoire se fait de plus en plus sombre, au fur et à mesure que se dévoilent la cupidité, la méfiance, la jalousie…les bassesses des hommes.
Coup de cœur très subjectif, provoqué par un attachement à l’auteur et à son commissaire.

Tome 1 : Mort compte triple

La Martinière

14,90
24 juin 2021

La vie est paisible à Marlow, une petite ville anglaise au bord de la Tamise. Judith Potts y vit dans une belle demeure héritée de sa tante. La respectable vieille dame de soixante-dix-sept ans y occupe ses journées à réaliser des mots croisés pour la presse nationale. Mais quand vient la nuit, elle aime nager dans la Tamise dans le plus simple appareil ! Une excentricité qu’elle s’autorise, tout comme elle ne rechigne pas à vider quelques verres de scotch. Après tout, elle vit seule et elle a passé l’âge de se préoccuper du jugement des autres.
Un soir, alors qu’elle profite des bienfaits de l’eau, elle entend des cris et un coup de feu provenant de chez son voisin d’en face. Elle ne le sait pas encore, mais cet évènement va changer sa vie. De verbicruciste, elle va devenir enquêtrice. De solitaire, elle va se trouver deux fidèles amies : Becks Starling, la plus que parfaite femme du vicaire, et Suzie Harris, dog sitter de son état. Ensemble, elles vont seconder l’inspectrice Tanika Malik, un poil débordée par l’ampleur de l’affaire, dans son travail de police.

Une septuagénaire indépendante et un brin excentrique, une femme de vicaire parfaite sous tout rapport et une promeneuse de chiens adepte des ragots, voilà l’intrépide trio réuni par Robert Thorogood pour mener l’enquête dans une ville de carte postale de la vallée de la Tamise. Rien de révolutionnaire dans le monde du cosy mystery. L’écriture est simple, voire pauvre, le suspense ne tient pas en haleine et il s’agit surtout dans ce premier tome de présenter les trois femmes farfelues qui s’improvisent détectives. On se laisse malgré tout entraîner par la fougue des protagonistes dans les paysages bucoliques d’une Tamise méconnue, loin de Londres.
Un divertissement gentillet pour une lecture estivale rafraîchissante.

22 juin 2021

Fils de meurtrier…C’est l’étiquette que la société a collé sur le front de Seo-weon. Depuis que son père, Choi Hyeon-su a commis une série de meurtres au bord du lac Seryeong. Seo-weon avait onze ans et les actes de son père l’ont condamné à une vie d’errance. Rejeté par sa famille, obligé de quitter l’école, il vit avec Seung-hwan, ni un ami, ni un parent, juste un homme qui a vécu quelques semaines avec les Choi au moment du drame. Ensemble, ils ont parcouru la Corée à la recherche d’un endroit tranquille et anonyme, traqués par la presse, sans cesse obligés de fuir les rumeurs, les insultes, le rejet.
Désormais, Seo-won a dix-huit ans. Condamné à mort, Hyeon-su est sur le point d’être exécuté et Seung-hwan disparaît en lui laissant un manuscrit qui relate les évènements du lac Seryeong. Le moment est venu pour le jeune homme de se confronter à ce passé qui lui colle à la peau et d’affronter un ennemi tapi dans l’ombre : Oh Yeong-je, le père de Se-ryeong, la première victime de Hyeon-su, qui réclame vengeance.

Les nuits de sept ans, c’est d’abord un lieu. Le lac de Seryeong, son village bas, son village haut, son échangeur autoroutier, son barrage hydraulique, ses bois sombres, son jardin botanique et La Résidence où logent les employés du barrage. Un endroit isolé, inhospitalier, voire dangereux, toujours dans la brume. Sous le lac, l’ancien village englouti cristallise les légendes des habitants alentours.
Les nuits de sept ans, ce sont aussi des personnages. Ambivalents, victimes et coupables, aux prises avec les affres d’un destin qui leur est peu favorable. Morts ou vivants, présents ou disparus, ils pèsent sur les évènements de tout le poids de leurs sentiments, leurs émotions, leurs actions.
La première victime, la petite Se-ryeong, onze ans à peine. Onze ans de coups, d’humiliations. Une trop courte vie sous la coupe d’un père obsessionnel, pervers narcissique. Sa mère, Mun Ha-yeong, qui a fui le domicile conjugal, dans l’espoir souvent déçu d’échapper à son mari.
Choi Hyeon-su, ancien joueur de base-ball, désormais chef de la sécurité du barrage. Sa carrière sportive a été brisée par le syndrome du bras étranger. Son bras gauche, qu’il a surnommé ‘’le massacreur’’ ne répond plus à ses ordres, agit par sa propre volonté. Depuis, il noie dans l’alcool ses rêves envolés, son mariage bancal, le fantôme de son père qui le hante depuis ses onze ans. Sa seule joie est son fils Seo-won qu’il aime plus que tout au monde. Sa femme Eun-ju n’est plus qu’une mégère acariâtre. Elle rêvait d’une vie facile, d’aisance financière, de rejoindre au moins les classes moyennes sur l’échelle sociale, elle se retrouve avec un mari alcoolique et lâche et ressasse sa rancœur en travaillant sans relâche pour atteindre ses ambitions malgré lui.
Quand la famille s’installe dans le pavillon n°102, le locataire déjà présent accepte de partager la chambre de Seo-won. C’est un plongeur qui se rêve écrivain. D’emblée, Seung-hwan s’attache à son petit colocataire et protège son chef, Hyeon-su.
Et bien sûr, il y a Oh Yeong-je, le père de Se-ryeong. Quelqu’un a tué sa fille, sa chose, sa propriété et il est près à détruire le meurtrier en lui causant le plus de souffrances possibles.
Les nuits de sept ans, c’est, enfin, une claque littéraire. Un polar magistralement construit qui brasse les époques et les points de vue, sans être répétitif et avec un suspense qui va toujours crescendo. Un roman riche, fouillé, psychologique, une plongée dans les eaux troubles du lac Seryeon et dans les tourments de l’âme humaine. Une réussite totale.

Je remercie Cristie, du blog Depuis le cadre de ma fenêtre, ainsi que Franck de Crescenzo des éditions Descrescenzo pour ce cadeau.

Roman

Actes Sud

22,00
15 juin 2021

Dans sa livrée noire à galons et boutons dorés, Ray est un personnage inamovible du 10 Park Avenue à New York. Doorman de l’immeuble, il ouvre la porte aux habitants de jour comme de nuit. Serviable mais jamais servile, sociable sans être envahissant, il est surtout une présence bienveillante, amicale et discrète.
Quand il retire l’uniforme, il devient un arpenteur inlassable de sa ville d’adoption. Des heures durant, seul ou en compagnie de son ami palestinien Salah, il marche sans relâche dans les rues mythiques de la Grosse Pomme ou dans les quartiers plus reculés, toujours ébloui par la ville qui ne dort jamais.
S’il recueille parfois les confidences des habitants de l’immeuble, lui se livre peu. Pour eux, Ray n’a pas d’histoire, pas de passé. Il est arrivé en homme neuf à New York, laissant derrière lui les souffrances de la seconde guerre mondiale, les horreurs de la guerre d’Algérie, le déchirement d’avoir dû quitter Oran. Il est devenu un Américain, mieux, un New yorkais.

Dans ce premier roman, Madeleine Assas nous propose de déambuler dans les rues de New York, au côté de Ray, le doorman. Statique quand il exerce son métier, il se dégourdit les jambes en explorant la ville dans ses moindres recoins. Le lecteur va le suivre durant quarante années, de ses trente ans en 1965 jusqu’à ses soixante-dix ans en 2005. Toute une vie d’amitiés solides, d’amours fugaces, de passion pour sa ville d’adoption. Avec lui, New York se transforme, des quartiers autrefois en vogue tombent en déshérence, des ghettos deviennent des lieux à la mode. La ville change, bouge, s’adapte, se transforme, se renouvelle. Ray reste lui-même, un homme bon, intègre, fin observateur de la nature humaine, amoureux de la vie et de New York. Dans son cœur, il garde le souvenir de son Algérie natale, de son père juif mort dans un camp, de sa mère espagnole disparue dans une émeute en 1961, d’une enfance au soleil. Mais il ne laisse rien paraître de ses fêlures et préfère se tourner vers les autres, amis ou résidents, pour les aider, les soutenir, les accompagner.
Un voyage agréable, poétique et contemplatif. Un récit émouvant, plein d’humanité et un personnage attachant. Le rêve américain sans folie des grandeurs.

12,00
10 juin 2021

Imano, cadre dans une société pharmaceutique, est muté dans la préfecture d’Iwate, dans la région du Tôhoku, au nord de Tokyo. Plutôt solitaire, se liant difficilement avec ses collègues, le trentenaire passe son temps libre à pêcher. La région de lacs et de forêts, isolée et verdoyante, se prête merveilleusement à cette activité qui le repose de son travail. Très vite, il connaît les meilleurs coins de pêche, les rivières les plus poissonneuses et quand il se fait enfin un ami en la personne de son collègue Hiasa, il n’hésite pas à partager avec lui ses endroits secrets. Tous deux passionnés de pêche, ils ne se quittent plus jusqu’au jour où Hiasi démissionne pour vendre des mutuels d’assurance en porte à porte. Quand il réapparaît, c’est pour lui vendre un de ses produits. Imano accepte et se rend compte que son ami a de plus en plus de mal à atteindre son chiffre mensuel. Leurs parties de pêche deviennent moins conviviales et finalement Hiasi ne donne plus signe de vie après le tsunami du 11 mars 2011.

Une promenade campagnarde dans une région méconnue du Japon mais les descriptions bucoliques de la nature et des séances de pêche cachent en filigrane des thèmes plus profonds : la solitude, la difficulté de se faire des amis, la pression des entreprises sur leurs employés, l’homosexualité (Imano a vécu avec un homme mais n’a jamais fait son coming-out) et l’amitié.
Le tsunami est évoqué mais de loin, la préfecture d’Iwate n’a pas été directement touchée. Mais il a eu un impact sur Imano en provoquant la disparition de son ami. Il s’aperçoit alors qu’il le connaissait peu ou pas en dehors de la pêche. Ce qu’il découvre l’amène à s’interroger sur ses rapports aux autres et aussi sur Hiasi. A-t-il été emporté par la vague ou a-t-il profité des circonstances pour s’évaporer ? La question reste ouverte…
D’apparence simple et léger, ce roman est plus subtil qu’il n’y parait et dénonce, délicatement, certains problèmes de la société japonaise.
Une jolie parenthèse dans le Tôhoku, au fil de l’eau…